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Diffamation Cote MA-19-1917

L’affaire des lettres anonymes de Tulle

L'affaire Angèle Laval · Le « corbeau » de Tulle

Tulle, 1917-1922 : des lettres anonymes signées « L'Œil de tigre » visent les fonctionnaires de la préfecture et leur entourage. Mise en cause par les expertises d'écriture, Angèle Laval est condamnée pour diffamation par le tribunal de Tulle en décembre 1922.

Tulle (Corrèze) 1917 – 1922 Jugée

01Résumé

À partir de décembre 1917, des lettres anonymes signées « L’Œil de tigre » circulent à Tulle. Elles visent surtout les fonctionnaires de la préfecture de la Corrèze et leur entourage, et dénoncent des adultères et des secrets de famille.

Fin décembre 1921, la mort d’un greffier du conseil de préfecture, que la presse relie aux lettres, donne à l’affaire un retentissement national. L’instruction s’appuie sur des expertises d’écriture, dont celle d’Edmond Locard, qui mettent en cause Angèle Laval, employée de la préfecture. En mars 1922, elle tente de se noyer avec sa mère, qui meurt.

Jugée par le tribunal correctionnel de Tulle à partir du 4 décembre 1922, Angèle Laval est condamnée le 20 décembre pour diffamation, selon Le Petit Parisien. Ses défenseurs annoncent qu’ils font appel.

02Contexte

Tulle est le chef-lieu de la Corrèze. Selon Le Petit Journal du 12 janvier 1922, seule « une partie restreinte de la population » est touchée par les lettres : « celle des fonctionnaires de la préfecture et leur entourage immédiat ».

Angèle Laval est employée de la préfecture. Selon Criminocorpus, l’une des deux premières lettres, en décembre 1917, lui est adressée et cherche à la dissuader d’épouser Jean-Baptiste Moury, cadre de la préfecture.

03Les faits

Les lettres

D’autres lettres suivent pendant plusieurs années. Leur nombre total varie selon les sources : Criminocorpus parle d’« une centaine » de lettres nominatives ; d’autres sources donnent des chiffres différents. Selon Le Petit Journal, les lettres sont déposées « un peu partout », jusque dans les confessionnaux, les troncs des églises et sur les comptoirs des commerçants.

Selon Criminocorpus, les soupçons se portent d’abord sur Marie-Antoinette Fioux, qui entretient une relation cachée avec Jean-Baptiste Moury. Le Petit Journal du 12 janvier 1922, sans la nommer, écrit que les intéressés désignaient d’abord « une femme mariée à un fonctionnaire de la ville », et la dit ensuite « hors de cause ».

La mort du greffier Gibert

Dans son édition du 12 janvier 1922, Le Petit Journal rapporte la mort, à la fin de décembre 1921, d’un greffier du conseil de préfecture qu’il relie à l’affaire des lettres anonymes. Le journal indique qu’une lettre avait présenté son épouse comme l’auteur des lettres, et rapporte qu’il a été « frappé d’une congestion cérébrale ». Il ne donne pas son nom.

Le Petit Parisien du 21 décembre 1922 mentionne la veuve Gibert parmi les parties civiles du procès et écrit que son mari est « mort fou à la suite de la campagne de lettres anonymes ». Ces formulations sont celles de la presse ; la date exacte, le lieu et la cause médicale de la mort d’Auguste Gibert ne sont pas établis par les sources consultées.

04L’enquête

Selon Le Petit Journal, le parquet avait été saisi environ cinq mois avant janvier 1922, sur plainte directe des victimes, pour diffamation, menaces de mort et outrages à la magistrature. L’instruction est conduite par le juge Richard.

L’expertise des écritures

Les conclusions de Locard mettent en cause Angèle Laval, qui est inculpée en mars 1922 selon le blog Gallica. Elles ne sont pas incontestées : à l’audience du 5 décembre 1922, un autre expert en écritures, M. Gebelin, soutient l’avis contraire. Le Petit Parisien titre : « Les experts diffèrent d’avis sur la culpabilité d’Angèle Laval — M. Locard dit oui, M. Gebelin dit non ».

L’étang de Ruffaud

La date varie selon les sources : le 12 mars 1922 pour Criminocorpus, le 11 mars pour d’autres.

05Les protagonistes

  • Condamnée

    Angèle Laval

    Employée de la préfecture de la Corrèze. Née le 10 juin 1886 et morte à Tulle le 16 novembre 1967 selon des sources secondaires ; ces dates n'ont pas été vérifiées sur un acte d'état civil. À l'audience de décembre 1922, elle nie être l'auteur des lettres, selon Le Matin.

    Statut judiciaire Condamnée le 20 décembre 1922 par le tribunal de Tulle pour diffamation, selon Le Petit Parisien ; appel annoncé par ses défenseurs, dont l'issue n'a pas été vérifiée.

  • Cadre de la préfecture

    Jean-Baptiste Moury

    Selon Criminocorpus, l'une des deux premières lettres, en décembre 1917, cherche à dissuader Angèle Laval de l'épouser.

  • Première suspecte

    Marie-Antoinette Fioux

    Selon Criminocorpus, elle entretient une relation cachée avec Jean-Baptiste Moury, et les soupçons se portent d'abord sur elle. Elle fait partie des femmes soumises à l'examen d'écriture.

  • Greffier du conseil de préfecture

    Auguste Gibert

    Mort fin décembre 1921. La presse de l'époque relie sa mort à la campagne de lettres anonymes ; sa veuve est partie civile au procès.

  • Juge d'instruction

    M. Richard

    Chargé de l'instruction à Tulle. Selon le blog Gallica, il tente en janvier 1922 de recourir à l'hypnose, épisode qui le discrédite.

  • Expert en écritures

    Edmond Locard

    Directeur du laboratoire de police scientifique de Lyon. Ses conclusions mettent en cause Angèle Laval ; elles sont contestées à l'audience par un autre expert, M. Gebelin.

  • Expert en écritures

    M. Gebelin

    Expert d'avis contraire à celui de Locard à l'audience du 5 décembre 1922, selon Le Petit Parisien (« M. Locard dit oui, M. Gebelin dit non »).

06La justice

Le procès

L’affaire relève de la diffamation : les poursuites portent sur des délits, et non sur un crime. Selon Le Matin, Angèle Laval nie à l’audience être l’auteur des lettres ; le journaliste évoque « la fièvre de ses dénégations ».

Le Matin du 5 décembre 1922 nomme son avocat et le président du tribunal, mais la reproduction consultée est trop peu nette pour garantir l’orthographe de ces noms ; ils ne sont pas repris ici.

Le jugement

Toujours selon Le Petit Parisien, le jugement fait état d’une lettre écrite par Angèle Laval au docteur Anglade, de Bordeaux, que le journal qualifie de « lettre d’aveux ». Le texte de cette lettre n’a pas été consulté. Le jugement indique aussi que le maximum de la peine aurait été appliqué sans la déclaration des médecins, qui jugent la responsabilité de l’inculpée « atténuée dans une large mesure ».

L’appel

Selon Le Petit Parisien du 21 décembre 1922, les défenseurs d’Angèle Laval décident de faire appel du jugement. Selon des sources secondaires, la cour d’appel de Limoges confirme le jugement ; la date de l’arrêt et la peine finalement retenue n’ont pas été vérifiées.

07Le mot « corbeau »

Au moment de l’affaire, les lettres sont signées « L’Œil de tigre ». Selon RetroNews, le mot « corbeau » n’est pas attesté à l’époque pour désigner leur auteur.

Selon la Cinémathèque française, le scénariste Louis Chavance s’inspire de l’affaire de Tulle pour un scénario déposé le 27 novembre 1937 sous le titre L’Œil de serpent. Ce scénario devient le film Le Corbeau d’Henri-Georges Clouzot, sorti en 1943. Le film a largement contribué à faire du mot « corbeau » le nom courant de l’auteur de lettres anonymes ; les sources consultées ne permettent pas d’établir plus précisément l’origine du mot.

08Chronologie

  1. décembre 1917

    Premières lettres anonymes à Tulle, dont l'une adressée à Angèle Laval.

    Établi
  2. Été 1921 (environ cinq mois avant janvier 1922)

    Selon Le Petit Journal, le parquet est saisi sur plainte directe des victimes pour diffamation, menaces de mort et outrages à la magistrature.

    Établi
  3. Fin décembre 1921

    Mort d'Auguste Gibert, greffier du conseil de préfecture. La presse relie sa mort à la campagne de lettres anonymes.

    Établi
  4. janvier 1922

    Instruction du juge Richard ; tentative de recours à l'hypnose rapportée par les sources. Dictée imposée aux suspectes sous la direction d'Edmond Locard.

    Établi
  5. Mars 1922

    Inculpation d'Angèle Laval, selon le blog Gallica.

    Établi
  6. 11 ou 12 mars 1922 (selon les sources)

    Angèle Laval et sa mère se jettent dans l'étang de Ruffaud, près de Gimel. Angèle Laval est sauvée ; sa mère meurt.

    Établi
  7. 4 décembre 1922

    Ouverture du procès devant le tribunal correctionnel de Tulle.

    Établi
  8. 5 décembre 1922

    Audience consacrée aux experts en écritures : Edmond Locard et M. Gebelin s'opposent sur la culpabilité d'Angèle Laval.

    Établi
  9. 20 décembre 1922

    Jugement du tribunal de Tulle : Angèle Laval est condamnée pour diffamation à un mois de prison avec sursis et à 100 francs d'amende, selon Le Petit Parisien. Ses défenseurs annoncent qu'ils font appel.

    Établi
  10. Date non vérifiée

    Selon des sources secondaires, la cour d'appel de Limoges confirme le jugement ; la date et la peine retenue n'ont pas été vérifiées.

    Non résolu
  11. 27 novembre 1937

    Louis Chavance dépose le scénario L'Œil de serpent, inspiré de l'affaire, selon la Cinémathèque française.

    Établi
  12. 1943

    Sortie du film Le Corbeau d'Henri-Georges Clouzot.

    Établi
  13. 16 novembre 1967 (selon des sources secondaires)

    Mort d'Angèle Laval à Tulle.

    Établi

09Ce que l’on sait aujourd’hui

  • Des lettres anonymes signées « L’Œil de tigre » ont circulé à Tulle de décembre 1917 à 1922, visant surtout les fonctionnaires de la préfecture et leur entourage.
  • Un greffier du conseil de préfecture, Auguste Gibert, est mort fin décembre 1921 ; la presse de l’époque relie sa mort aux lettres.
  • Mise en cause par les expertises d’écriture, Angèle Laval a été jugée par le tribunal correctionnel de Tulle à partir du 4 décembre 1922 et condamnée pour diffamation le 20 décembre 1922, selon Le Petit Parisien.
  • Ses défenseurs ont annoncé un appel ; l’issue de cet appel n’a pas été vérifiée dans une source d’époque.

Bilan documentaire

Les faits du procès reposent sur la presse de 1922 consultée sur Gallica : Le Petit Journal du 12 janvier, Le Matin du 5 décembre, Le Petit Parisien des 6 et 21 décembre. Les débuts de l’affaire et l’enquête reposent surtout sur la notice de Criminocorpus et sur des synthèses (blog Gallica, RetroNews). Le jugement lui-même, le dossier de procédure, l’arrêt d’appel et les actes d’état civil d’Angèle Laval n’ont pas été consultés.

10Les zones d’ombre

11Sources

Les informations de cette fiche s'appuient sur les documents suivants. Les sources primaires (presse de l'époque, décisions de justice, archives) sont privilégiées.

  1. Presse de l'époque

    Le scandale de Tulle ne sera pas réprimé grâce aux sciences occultes mais grâce à un débat public

    Envoyé spécial du Petit Journal, Le Petit Journal — Gallica, Bibliothèque nationale de France, 12 janvier 1922

    Article daté « Tulle, 11 janvier », pages 1 et 2. Mort, fin décembre 1921, d'un greffier du conseil de préfecture (non nommé) après une lettre présentant sa femme comme l'auteur des lettres ; « congestion cérébrale » ; saisine du parquet environ cinq mois plus tôt ; premiers soupçons sur une femme de fonctionnaire, que le journal dit innocente ; juge Richard.

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  2. Presse de l'époque

    Les lettres anonymes de Tulle — Mlle Angèle Laval au grand jour de l'audience

    Envoyé spécial du Matin, Le Matin — Gallica, Bibliothèque nationale de France, 5 décembre 1922

    Article daté « Tulle, 4 décembre », page 1 (suite en page 3, non consultée) : ouverture du procès, interrogatoire, dénégations de l'accusée. Noms de l'avocat et du président lus sur une reproduction peu nette.

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  3. Presse de l'époque

    Les experts diffèrent d'avis sur la culpabilité d'Angèle Laval — M. Locard dit oui, M. Gebelin dit non

    Le Petit Parisien — Gallica, Bibliothèque nationale de France, 6 décembre 1922

    Article daté « Tulle, 5 décembre », page 1 (suite en page 3, non consultée) : audience du 5 décembre consacrée aux experts en écritures.

  4. Presse de l'époque

    Angèle Laval condamnée à un mois de prison avec sursis — Les défenseurs font appel du jugement

    Le Petit Parisien — Gallica, Bibliothèque nationale de France, 21 décembre 1922

    Dépêche datée « Tulle, 20 décembre », page 1 : jugement rendu à l'audience du matin ; quinze lettres retenues ; huit parties civiles, dont la veuve Gibert ; lettre au docteur Anglade ; responsabilité atténuée selon les médecins ; peine et dommages-intérêts ; appel annoncé.

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  5. Archives

    Affaire des lettres anonymes de Tulle (1922)

    Le Petit Parisien ; ENAP/CRHCP, Criminocorpus, 1922

    Document de 4 pages, tous droits réservés. La notice de présentation a été consultée : premières lettres de décembre 1917, Jean-Baptiste Moury, Marie-Antoinette Fioux, examen d'écriture de huit femmes, étang de Ruffaud, placement à l'asile de Limoges. Elle date le jugement du 5 décembre 1922 et donne une peine en partie différente de celle rapportée par Le Petit Parisien.

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  6. Article

    L'affaire de Tulle : la naissance du corbeau

    Blog Gallica, Bibliothèque nationale de France, 27 novembre 2017

    Synthèse appuyée sur la presse de 1921-1922 : signature « L'Œil de tigre », juge Richard et tentative d'hypnose, intervention d'Edmond Locard, inculpation de mars 1922.

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  7. Article

    La sinistre affaire du « corbeau » de Tulle

    RetroNews (BnF), 10 avril 2018

    Revue de presse : audiences de décembre 1922 et absence d'attestation du mot « corbeau » à l'époque.

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  8. Article

    Le Corbeau : histoire d'un chef-d'œuvre mal aimé du cinéma français

    Pierre Billard, La Cinémathèque française, 5 juillet 1999

    Scénario de Louis Chavance déposé le 27 novembre 1937 sous le titre L'Œil de serpent, inspiré de l'affaire de Tulle ; film de Clouzot.

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  9. Article

    Le premier « corbeau » de France était une femme : Angèle Laval et ses lettres anonymes malfaisantes

    RTBF

    Article appuyé sur un entretien avec Francette Vigneron : date de naissance du 10 juin 1886, non vérifiée sur un acte d'état civil.

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  10. Ouvrage

    L'Œil de tigre : enfin la vérité sur l'affaire des lettres anonymes de Tulle

    Francette Vigneron, Albussac, Copier-coller, 2004

    Ouvrage de référence sur l'affaire, connu par sa notice Criminocorpus ; non consulté directement.

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  11. Article

    LAVAL Angèle

    Tombes Sépultures dans les cimetières et autres lieux

    Site d'inventaire de sépultures : décès le 16 novembre 1967 et inhumation au cimetière du Puy-Saint-Clair à Tulle. Source secondaire, sans référence d'état civil.

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Dernière vérification de la fiche : 1er octobre 2026.

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